Prisonniers de nos "libertés"

Welcome to the Matrix!

19 mai 2011
Par

Néo : « Pourquoi j’ai mal aux yeux ? »

Morpheus : « Tu vois clair pour la première fois… »

couloir du film matrix« Chaque époque est esclave de ses conventions. Et la nôtre ne serait pire à cet égard que par sa prétention d’en avoir fini avec toutes les conventions »[1].

On vit en effet une époque formidable. Notre temps sacralise ainsi la réalisation de soi et la quête du bonheur. Nous autres, petits Occidentaux, serions libérés du poids des interdits sexuels et acquis tels des mandarins à « l’émancipation de la femme » proclamée par Elle ou la Fashion Week. Nous voilà ouverts aux quatre vents des jeux de séduction omniprésents que notre société du désir enfouit tels des mines dans nos rapports sociaux. C’est l’ère de la liberté de choix érigée en dogme, de l’impulsion comme satisfaction sui generis.

Agiter la marotte de « l’ordre moral »[2]

Libres, tellement libres qu’on en a la nausée ! Et que cette liberté là a pour filigrane pas mal de contraintes. Il faut toujours être heureux, s’amuser, « profiter », sous peine d’une sanction sociale qui ne tardera pas à fuser. Surtout, dans ce « il-n’y-a-pas-de-mal-à-se-faire-du-bien » généralisé, l’illusion infantile d’un hédonisme a-conséquent et sans lendemain est bien souvent subie par ceux qui ne sauraient pas « en profiter ».

L’injonction à attester d’un plaisir charnel manifeste pèse déjà sur nos pré-adolescents, sommés de « se protéger » (dura lex, sed latex) au cours de leur « vie sexuelle » (« je fornique donc je suis ») supposée débridée qu’une doxa normative de « pornographie sanitaire »[3] leur impose. On distribue à nos collégiens des brochures où l’on apprend à réaliser de tout, de la sodomie à la fellation, sans négliger les différentes positions. Une pression énorme s’opère aussi sur les exclus ou les réfractaires… Le « puceau » est désigné du doigt par la tyrannie du plaisir et sa mise à mort symbolique rejouée inlassablement dans la cour d’école. « Comme l’école et dès l’école, la sexualité est gratuite, laïque et obligatoire »[4].

Il faut ensuite se réaliser dans les loisirs ostentatoires de la vie sociale –la sortie comminatoire du samedi soir en étant l’archétype[5]. On s’amuse comme on peut nous dit le dicton. Tant qu’on s’amuse. Quitte à faire semblant[6]. Il faut tout « essayer » aussi, surtout ne rien manquer. L’adultère[7] est esthétisé par une armée d’artistes médiocres portés par l’air du temps. Une certaine accumulation de conquêtes sexuelles devient un signe de virilité, de réussite sociale pour l’homme, d’affranchissement et de liberté revendicatrice pour la femme. La pudeur vestimentaire posée en carcan entravant le mouvement et la vie sociale, les chaussures-piédestal et les mini jupes serrées en plein hiver en seraient l’antidote. Et puis comme tout se vaudrait, il n’est plus toléré d’affirmer qu’homosexualité et hétérosexualité ne sont pas équivalentes.

couple enlacé sur un banc et femme tient la main d'un autre hommeLe mariage (ou le couple stable), l’engagement affectif et la constance de se préserver pour l’être aimé, ou encore le souhait de ne séduire que la personne avec laquelle on a commerce, tout cela serait rétrograde. Réminiscences d’une pensée arriérée, rétive à la divinité du jouissif « progrès » -autre formule magique de nos apprentis sorciers médiatico-intellectuels.

Logo du programme télévisuel "trompe-moi si tu peux!"

Pourtant, certaines « barrières » morales représentent un besoin humain autant que social. Plus que jamais, il faut se rappeler que l’homme et la femme sont des êtres de corps et d’esprit, l’un et l’autre étant inséparables. Qu’attribuer un sens à l’acte de chair est un signe de civilisation. Que la fidélité représente une vertu. Que susciter de puissants désirs hormonaux que l’on ne peut ensuite satisfaire recèle une grande part d’irresponsabilité et d’hypocrisie. Que la famille monogamique demeure encore la cellule sociologique et humaine de base pour toute société pacifiée.

« Alors, rien de tout ça n’est réel ? » (Néo)

« Qu’est-ce que le réel ? Quelle est ta définition du réel ? Si tu veux parler de ce que tu peux toucher, de ce que tu peux goûter, voir et sentir alors le réel n’est seulement qu’un signal électrique interprété par ton cerveau » (Morpheus)

Les promesses éventées des dogmes libertaires

Dans les coulisses de cette opérette, attendent toujours de rejoindre les planches ces oubliés du « jouir sans entraves » et de « l’interdit d’interdire »[8]. Cette espérance est d’autant plus insupportable que leur statut d’être « libre » et « heureux » en dépendrait. Voilà ceux pour qui la jouissance portée au pinacle est inaccessible ou devenue largement chimérique[9].

De cette absence de contraintes canonisée, nos idéologues bobos et autres genzheureux n’en goûtent par contre que l’ambroisie -orgies de groupe ou vagabondage sexuel découplés de leurs conséquences[10].

Schizophrénie quand tu nous tiens

Et puis, derrière une érotisation obsessionnelle de l’espace public et cette permissivité affichée en matière de mœurs, se trame une répression vétilleuse contre ceux qui seraient –de par leur statut social ou symbolique- dans un hédonisme déclaré illégitime. Médiatiquement parlant, nous sommes ainsi ivres de licence, tout du moins en théorie. Les catins fagotées en « prostipétasses » dans des clips médiocres, vantant dans leurs textes une vie tournée vers le vice et l’orgie comme finalités, seraient des effigies acceptables pour nos jeunes. On invite volontiers Shakira ou Fergie sur la Croisette. Par contre, haro sur certains impécunieux et timides clients de prostituées, coupables de tous les maux, comptables de tous les péchés. On traque les beaufs du tourisme sexuel mais on encense des œuvres licencieuses et pédophilisantes d’un emphatique ministre de la culture. « L’art pour l’art » en somme, cette autre naïve loi d’airain d’une pensée soixante-huitarde décidemment fâchée avec toute responsabilisation des discours et actes.[11].

Plus généralement, à force de ne voir dans la société du plaisir non plus seulement un moyen mais bien une fin, la perte de sens est à son comble dans tous les domaines de la vie sociale[12].

« Je leur ferai voir un monde […] sans lois ni contrôle, sans limites ni frontières, un monde où tout est possible » (Néo)

logo fédération anarchisteEn anéantissant tous les repères anthropologiques, l’époque est saisie par un vertige suicidaire. On traque sans relâche toutes les formes d’autorités verticales : Famille, Dieu, Etat, Ecole, Police… En oubliant pourtant qu’une autre forme d’autorité bien plus insidieuse vient les supplanter, une autorité horizontale ou en d’autres termes, et selon ce vieil axiome de base du règne animal : la loi du plus fort. Et du plus cynique.

Sur l’autel de la famille décomposée, c’est le père et son autorité séculaire qu’on cherche à immoler. Le voilà ridiculisé dans les publicités, parfois même à la botte d’une femme méprisante qui le cas échéant n’assume plus son rôle maternel et en tire gloire. Si l’homme moderne ne veut plus être père et mari, préférant cumuler les « aventures », la femme moderne ne veut plus être mère -ça nuirait à sa carrière et à sa ligne- ni d’ailleurs être femme aimante –elle risquerait de se voir affublée de l’infâmant qualificatif de « soumise ».

Ce besoin d’autorité du père (notamment), substrat de toute passation générationnelle, est bien pourtant ce qui fait cruellement défaut. Et pas seulement dans la sphère familiale. Notre père qui êtes aux cieux, vous n’êtes pas épargné : Dieu, ce témoin gênant, a été neutralisé. La patrie est devenue un gros mot. L’Etat-nation, garant chez nous des valeurs républicaines universelles et laïques, est sommé de se muer en outil abstrait chapeautant un agrégat humain sans identité ni historicité propres, spectre statistique dans une technocratie européenne coupée des réalités, et dont l’incurie n’a d’égal que son mépris des soucis quotidiens des citoyens européens -entre voyages d’agrément de travail et déjeuners gargantuesques dans les grands hôtels.

Nos zélites cooptées –de droite d’argent comme de gauche libertaire- ont encore à cœur de saper ce qu’il reste de l’idée de nation souveraine, de l’idée de famille avec pour base le couple hétérosexuel fidèle, de la simplicité volontaire, des valeurs d’entraide, d’humilité, de l’effort, du travail et de la quête du sens à donner à cette vie présente.

Laxisme j’écris ton nom !

C’est ainsi qu’à grand coup de pédagogisme on vide d’une partie de sa substance cette Institution[13] qui faisait France depuis plus d’un siècle : l’Ecole républicaine. On sape l’autorité du maître, qui bien souvent est une maîtresse. Les personnels pédagogiques ainsi que de nombreux professeurs courageux sont dépassés par des enfants et adolescents formés à l’école de l’impunité, ne craignant parfois ni leurs parents ni la police. On en viendrait presque à regretter Jacques Martin.

Pendant que nos belles âmes des beaux quartiers s’affairent à donner des leçons à toute une nation, d’autres subissent parfois au quotidien ce retour à une certaine barbarie dans tous ces « territoires perdus de la République ». La double peine n’est plus appliquée… qu’aux seules victimes : une première fois de la part de leurs agresseurs, une deuxième fois par une justice cécitaire et lacrymale qui donnera raison à leurs agresseurs et fera preuve de mansuétude et de compassion dans un retournement rocambolesque du statut de victime.

Il faut dire que l’on ne laisse jamais nos gardiens de la Paix en paix. Représentants de l’ordre et de l’autorité, ceux-ci sont entachés d’un soupçon permanent. « CRS SS » beuglait l’autre. Magistrats et tribunaux sont bien souvent soumis à l’idéologie de commisération réservée aux bourreaux –ces nouveaux Damnés de la Terre des ensembles urbains.

Que ce soit moralement, ou en termes d’arsenal juridique (et de moyens), la justice est ainsi castrée.

Cons-Sots-Mateurs

Mais puisque le malheur ça n’arrive vraiment qu’aux autres, et que les autres, après tout, on s’en fout, alors on se roule tel un chien plein de puces sur le tapis de l’hédonisme pour soi et en-soi. Telle est aussi la valeur axiologique de base de l’homo consumericus.

A l’aune d’une « invite sexuelle » omniprésente (mode, publicités, attitudes, etc.), nos publicitaires publisexistes aux $ dans les yeux sollicitent nos plus bas instincts, créant ainsi davantage de frustration, puissant moteur à une consommation compulsive, largement inutile et délétère pour l’environnement. En engendrant et en entretenant des frustrations protéiformes (sexuelle, besoin d’exhibition sociale dans des vêtements onéreux, plaisirs divers…), la matrice idéologico-morale déglutie des entrailles de mai 68 a beau jeu d’en fournir l’antidote : l’ultra-CONsommation. Pendant, ce temps, pour beaucoup, la pilule rouge –imposée- a un goût bien amer.

Ce progrès dégage une saveur bien âcre en effet. Le lien social semble n’avoir jamais été aussi vide ou inexistant, alors que nous disposons de toutes les technologies et moyens de transports pour se rencontrer.

Le « nouveau réactionnaire », cet empêcheur de boboïser en rond

Puisqu’enfoncer des portes ouvertes n’est jamais très glorieux, on invoque à grands coups d’amalgames stalinisants des grandes figures du méchant, désignés à la vindicte populaire bobomédiatique. On ne s’ennuie jamais dans la matrix de mai-68, il y a toujours un « néo-réactionnaire » à débusquer, marche-pied facile vers une gloire symbolique, par un procédé qui assure une victoire d’avance.

Ce « réac » qui nous veut du mal, morceaux choisis

Typologie indicative et furieusement non-exhaustive : le « rétrograde » qui n’ accepte pas que sa femme aille se faire tripoter et guider comme un pantin dans une soirée salsa, le « fasciste » qui refuse de voir ses enfants se faire violenter et racketter, le « sait-pas-s’amuser » qui regimbe à verser dans d’excessives libations éthyliques lors de séances d’agglutinations vespérales (« fêtes » et « sorties » dans lesquelles, pour ces mêmes raisons, il ne se rend qu’exceptionnellement), le « beauf », ah le « bôf »…

« La Matrice est […] omniprésente. […] Elle est le monde, qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité. » (Morpheus).

Dans cette course au carpe diem version HD, les valeurs du marché tombent à pic. Profit et rendement immédiats, plutôt que patience et sagesse. L’esprit de concurrence, au lieu du respect d’autrui et de la courtoisie. Il faut alors « maximiser » ses jouissances, améliorer ses « performances sexuelles », soumises à une « concurrence » parfois déloyales sur un marché que l’on voudrait le plus possible libéré des contraintes et barrières, notamment du « protectionnisme » représenté par le couple stable. On traque les dysfonctionnements et les baisses de « rendements » en accouplements, notamment lors d’émissions radiophoniques animées par des « actrices » de films hormono-stimulants.

Indignez-vous !

Oups pardon, la formule est déjà squattée par un faux prophète de l’indignation sélective et opportuniste. Que dire alors ?

« Free your mind ! »

Face à l’évacuation du sens de nos existences, des esprits réfractaires continuent à tenter de nuancer nos représentations autodestructrices (au péril de leur image sociale parfois).

Ce modeste site est une invitation à réfléchir aux manières de réinjecter l’idée du sens dans nos vies. Ne plus éluder les conséquences des actes conçus dans le désir d’immédiateté.

C’est aussi l’idée du partage et de l’Amour non marchand et gratuit. L’Amour avec un grand A, comme bienveillance envers autrui et comme rappel de la valeur intrinsèque de toute créature vivante, et non l’amour-propre des stakhanovistes de l’hédonisme. L’idée que sans certaines règles, sans barrières, sans garde-fous, sans feux rouges, sans valeurs cardinales pour le bien de tous, une société humaine peut vite se laisser submerger par ses pulsions et passions destructrices.

C’est seulement dans ces cadres –dont les contours restent à (re)définir en permanence- que la volupté de nos plaisirs humains seront durables et éthiques.


[1] Pierre Manent, évoquant les écrits d’Allan Bloom, Commentaire, n°76, hiver 1996, cité par Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Seuil, Paris, 1998, p. 73.

[2] Au profit d’un « désordre moral » ?

[3] J’emprunte cette expression pleine de bon sens à Jean-Claude Guillebaud, (La tyrannie du plaisir, op.cit.).

[4] Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel, éditions Perrin, Paris, 2004, p. 216.

[5] Les casaniers sont traqués sans relâche, extirpés hors de leurs pénates à coup d’invectives disqualifiantes…

[6] Entre vomis éthyliques et arrogances montées sur talons, un bref passage près du dance floor peut laisser cette impression : « coupez ! On la refait moins crispés ! Tu tiens ta vodka redbull payée trop cher en ayant l’air cool, t’es en boîte et tu t’éclates ». Forçons en effet un peu le trait, car finalement, mieux vaut en rire qu’en pleurer, et que la caricature assumée et consciente produit ce doucereux effet cathartique.

[7] Conséquence d’une société où papillonnage sexuel et découplage entre corps (sexe) et esprit (sentiments) sont érigés en normes symboliques.

[8] Bon je caricature, c’est bien l’objet de ce site non ?

[9] Sur ce marché se voulant sans contraintes -pour les mieux dotés seulement, car pour les autres jamais les contraintes n’ont semblées si nombreuses-, les perdants de la loi de la jungle le sont désormais à double titre : concrètement, mais aussi symboliquement. Parfois on les moque, parfois ils gênent. Cachez ces hommes et femmes condamnés à la misère sexuelle et au célibat, alors que d’autres multiplient les « expériences » et poussent toujours plus loin leurs tropismes décadents et leur auto-assujettissement aux passions.

[10] En matière de dévastation de la propension à s’attacher sentimentalement et à aimer notamment.

[11] A l’aune de cette « invite sexuelle » omniprésente (mode, publicités, attitudes, etc.), la dureté de la vindicte médiatique qui s’abat sur ceux présumés de harcèlement sexuel –avant même leur jugement- a quant à elle de quoi laisser songeur. Les rapports homme-femme n’ont jamais été aussi codifiés et compliqués, curieusement, que de nos jours. Il faudrait avoir l’art et la manière pour aborder une personne de l’autre sexe sans tomber dans le vulgaire, et arriver à déminer toutes les précautions posées par les demoiselles embastillées dans une méfiance que bien souvent seuls des hommes sans scrupules sont prêts à désamorcer. Pourtant, Didier dans « Tournez-ménages » (« est-ce que tu baises ? ») ne fait que s’accommoder à l’air du temps, mais ignore les complexes conventions d’usage pour lesquelles il est exclu. Dans un autre registre, si l’on est sincère et que l’on envisage une relation sérieuse (a fortiori si celle-ci a pour corollaire l’exclusion du sexe hors-mariage, garantie pourtant d’un engagement sincère), on est disqualifié comme « pauvre mec » par une certaine frange de la gent féminine éprise de la figure du « bad-boy ».

[12] Consommation cultualisée (soldes et Saint-Valentin), bacchanales et dispendieuses sorties, pleutrerie idéologique (l’essentiel est de préserver ses propres acquis, quel qu’en soit le coût moral), opportunisme intellectuel (au nom de l’égo), prestige à peu de frais et démission devant les nouveaux totalitarismes contre un plat de lentilles bio…

[13] Au sens bourdieusien. Nan la référence sociologique c’est juste pour donner un peu de consistance c’est tout…

Tags: , , ,

2 réponses à Welcome to the Matrix!

  1. Georgette le 16 novembre 2012 à 20 h 14 min

    Such a nice intro…
    A glimpse of the amazing mind of the author^^
    A reminder to think and stick to principles.
    Simply wonderful!
    Ur wife is without a doubt the luckiest among women
    Thanking God with every word she gets from you;)
    Wish you eternal happiness together

    Yours truly
    Your feline supporter<3

    • Benjamin
      Benjamin Weil le 16 novembre 2012 à 20 h 51 min

      Oh Georgette!

      Si ma chérie pense bien cela alors c’est vraiment moi le plus heureux des hommes, pour paraphraser le superlatif…

      <3