Porno "à l'eau de rose"

Des Fifty Shades aux Sex Toys, comment la sujétion de masse à l’industrie du sexe rejoint la peur d’aimer

Les valeurs incarnées par la fidélité, l’amour, la tendresse et la dévotion à l’être chéri sont-elles en passe d’être marginalisées par l’industrie pornographique grand-public ?
4 janvier 2013
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Le mouton style, la danse des buzz lucratifs et décérébrants

Le marketing culturel de masse, c’est un peu comme la botanique : ce sont toujours les mauvaises herbes qui poussent subitement le plus vite et un peu partout simultanément. Comme quand de la fiente littéraire macérée par un esprit pervers s’impose soudainement à votre vue urbi et orbi: en achetant votre buche de Noël à côté du rayon jouets pour enfants, dans les kiosques, librairies, ou sur le web. Pas plus que je n’arrose mes herbes indésirables, je n’ai pas non plus lu Les cinquante nuances de Grey. De la même manière je mets un point d’honneur à ne pas cliquer bêtement sur cette vidéo du Gangnam crétin qui voudrait que je fasse comme ce milliard de moutons de Panurge, apportant leur obole à la perpétuation d’une culture de masse putréfiée.

“Pas de quoi faire un compost pour mes Hortensias”. Nicolas le jardinier: un homme fleur bleue, un vrai

D’ailleurs, on reconnait l’arbre à ses fruits -pour rester dans les métaphores de jardinier qui plairont au Nicolas du même nom, fidèle lecteur du site. Les orgasmes répétés de l’héroïne du livre, peu crédibles aux dires des critiques, placeront encore davantage l’injonction à la « performance sexuelle » comme facteur d’angoisse pour de nombreux hommes, et source d’attentes insatiables pour de nombreuses femmes. En témoigne cette Britannique ayant demandé le divorce après avoir lu les « Fifty Shades ». Son mari lui parut en effet tout à coup bien fade: il ne correspondait pas assez à la figure de Grey, le « héros » éponyme du roman.

Nous passerons sur la médiocre plume de l’auteure –oscillant entre vulgarité crue et prose ampoulée. L’indigence de vocabulaire serait d’ailleurs encore plus prégnante dans la version originale (le public francophone, peut-être un peu plus fin, sera épargné des récurrents « fuck », traduits plus joliment). Un navet, certes. Mais se borner à une froide analyse littéraire sans recherche plus profonde de sens ne serait pas digne de Mai68Reloaded. Dans notre royaume de l’aliénation mercantile, rien n’est en effet innocent.

Quand une scribouillarde fait de ses fantasmes libidinaux un argument marketing

Si torturer devient jouissif, même pour “s’amuser”, où s’arrêtera-t-on? Cinquante outrances de glauque.

La vaste entreprise sociétale de mécanisation du sexe ne pouvait pas mieux espérer[1]. Derrière cette esthétisation en règle des pratiques sadomasochistes, se trame une sublimation de la violence et du mépris vide de sentiments, dépeints pourtant ici comme ultimes aphrodisiaques. Le jeune milliardaire aurait même chez lui une salle de torture de bondage toute équipée -je me demande ce qu’en pense Najat Vallaud-Belkacem tiens. Le fantasme à jouir de la narration d’une jeune fille, vierge et candide cherchant l’âme sœur, se laissant subjuguer et détruire par un prédateur sexuel est tout bonnement d’une perversion sans nom.

C’est ainsi que la figure de Grey semblerait concentrer les pulsions libidinales de sa créatrice.  L’homme insensible, dominateur et avide d’humiliation y est décrit comme étant « sexy » et prodigue idéal d’orgasmes pour les demoiselles[2]. Le culte niais du « bad boy » est ici à son paroxysme. L’antithèse de l’homme amoureux, tendre, fidèle et voué au plaisir (aussi !) de la femme qu’il chérit et avec laquelle il est prêt à s’engager pour fonder un foyer -ce dernier devenant le repoussoir de la libido. Je vous laisse deviner quelle sera l’image dominante du couple à mesure que de tels modèles seront portées au pinacle, et dans quelle hystérie et complications les rapports hommes-femmes vont s’y construire. Car l’idée est bien là, en célébrant nos instincts les plus trash, au détriment des sentiments et de notre capacité à aimer, on chercher d’abord aussi à détruire en creux cette institution au cœur du couple stable : la famille[3].

Pas de quoi fouetter une vierge ?

On peut d’ailleurs se demander quelles volontés se cachent derrière le matraquage massif et international à propos d’un ouvrage aussi mauvais. Son succès est bien du à une surexposition médiatique qui a de quoi laisser perplexe tant elle semble orchestrée et voulue, de par son caractère ubiquiste.  Notre esprit critique est à ce point apathique et nos cerveaux reptiliens bien turgescents: nous accourrons en masse vers ces produits qui contribuent un peu plus chaque jour à notre perte de repères, nous insufflant davantage de désirs insatiables, entrainant davantage de frustrations et d’avilissements, qui nous poussent en retour à …consommer davantage de ces lucratifs déchets culturels.  Le rapport étroit entre frustration –notamment sexuelle- et surconsommation de nos sociétés occidentales matérialistes n’est d’ailleurs plus à prouver[4].

Cultiver un esprit de résistance face aux sirènes avilissantes du “mass marketing”

Plus que jamais, la nécessité de cultiver un esprit de résistance (la vraie, la noble, celle qui demande efforts et courage) face à ces avilissants produits de masse se fait urgence. Ne soyons plus con-sot-mateur. Si vous lisez ou acheter le malheureux opus « par curiosité » ou pour vous faire « votre propre avis », vous êtes tombé les deux pieds dans le piège. Vous vous faites ainsi vecteur d’un modèle de société où l’amour et les sentiments humains, au lieu d’inspirer la flamme du désir dans le couple, deviennent un frein à des désirs sur-animalisés et perpétuellement insatisfaits. Une mine d’or pour les requins du marketing qui ne font pas dans la nuance, pour s’enrichir sur notre connerie de plein gré.


[1] Sur fond d’une publicité massive du traité sadomaso, poussant un nombre proportionnels de gourdasses à le lire, les sex-shops connaitraient ainsi un bond sur les ventes d’accessoires utilisés par les deux protagonistes du roman.

[2] Ça sera ma seule citation de ce torchon, qui d’ailleurs résume à elle-seule le lyrisme de caniveau qui s’y déploie: « Putain qu’est-ce qu’il est sexy » (source).

[3] Franchement, j’invite tous les hommes à la recherche de l’âme sœur à fuir les femmes ayant sur leur table de chevet cette liasse de scribouillis. Qui voudrait s’amouracher d’une jeune fille profanée si crûment par un autre comme celle du roman? Elle voudra que vous la méprisiez, ne l’aimiez surtout pas, que vous l’humiliez, ou que des objets divers viennent remplacer la chaleur des corps et la douceur des sentiments.

[4] Le succès du livre, qui banalise un peu plus des schémas de domination dans les rapports hommes-femmes, et contribue à façonner notre société avec davantage de violence, en dit long sur l’état de décadence avancé de notre civilisation en pleine crise de nihilisme.

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